03 avril 2025

L'euro numérique contre les distributeurs de billets ?


 

Parfois, dans la presse, on tombe sur des dépêches en rapport avec notre travail ce qui m’est arrivé hier avec ceci : « La fin des distributeurs ? Voici ce qui va les remplacer. D’ici fin 2025, les DAB traditionnels disparaîtront en France, laissant place à des automates modernes. »

On le verra mais l’article prend l’euro numérique comme prétexte à cette évolution et je vais expliquer ce que c’est dans la deuxième moitié de ce billet.

A noter que la dépêche n’est pas anodine : elle a été reprise, hier, par MSN et a donc pu être vu par des milliers ou beaucoup plus de personnes qui consultent les actualités à partir de leurs PC. Dans l’actualité, on parle beaucoup de Marine Le Pen mais je me demande si la montée des « partis populistes » n’est pas surtout due aux âneries véhiculées par la presse pour obtenir des clics !

Disons-le d’emblée : non, les distributeurs de billets (même traditionnels) ne vont pas disparaitre dans les prochaines années. 43% des paiements sont encore effectués en liquide (contre un peu plus de 50% par cartes et mobiles). Il est vrai que ce taux a diminué d’environ 20 points en un peu moins de dix ans mais le monde change, n’est-ce pas ? Le paiement sans contact (et par téléphone) est apparu et s’est développé et le Covid est passé par là, nous empêchant d’échanger nos microbes par billets interposés.

En outre, le pays qui avait le plus promu la disparition des espèces, la Suède, a fait un majestueux retour en arrière.

 


Alors, revenons sur l’article que je citais. Phrase par phrase ou presque…

« La France va bientôt vivre un sacré bouleversement dans le secteur bancaire, en lien avec l’euro numérique. » Je vais donc parler de ce matin plus tard dans mon papier. Toujours est-il que la fin des travaux préparatoires aura lieu en octobre 2025 (et non pas le lancement, contrairement à ce qu’ont prétendu certains journaux, forçant Christine Lagarde à faire un démenti). On n’est pas prêts de voir ça « dans nos poches » et ça ne fera pas un bouleversement dans les banques avant plusieurs dizaines d’années.

« En effet, d’ici fin 2025, les distributeurs automatiques de billets (DAB) classiques vont disparaître. » C’est globalement totalement faux ! Je ne sais pas ce qu’est un DAB classique mais les fonctions offertes par ces valeureuses machines n’ont pas beaucoup changé depuis 50 ans même si les progrès technologiques sont là, comme les écrans tactiles mais aussi des scanners qui permettent de mieux analyser les billets déposés par les clients dans les machines. Et si « on » dépense des sous avec ces scanners (et toutes les couches de logiciels qui vont avec, c’est bien parce qu’on a toujours des gens – essentiellement des commerçants – qui vont déposer des billets dans nos machines. On est donc loin de l’arrêt !

« Cette transformation s’inscrit dans un vaste programme de modernisation initié par plusieurs grandes banques françaises, baptisé « cash services ». » Tout d’abord, il s’agit de quatre banques françaises qui ont créé une filiale pour la gestion de leurs machines. Et quand des banques créent une filiale, ce n’est pas pour moderniser mais pour économiser, je pense. Notamment, l’effet de masse permet de tirer les prix auprès des fournisseurs qu’ils soient ceux des machines mais aussi, et surtout, des sociétés qui interviennent sur les automates pour les maintenir en service, notamment en les approvisionnant en espèces.

« L’idée, c’est de revoir la façon d’accéder à l’argent liquide tout en tenant compte de la révolution numérique et de la raréfaction des agences dans certaines zones. » C’est une belle phrase sans doute pondue par des professionnels de la communication mais il faudrait la remettre dans l’ordre : c’est la disparition des distributeurs dans les petites communes qui obligent à revoir la façon d’accéder aux espèces. Tels que sont écrits ces mots, on a l’impression que « Cash Services » nous propose des services pour remplacer les agences supprimées en oubliant de dire que ce sont ses actionnaires qui les font fermer.

 


A noter que je manie l’ironie pour contrer ce qui est visiblement issu d’un communiqué de presse mais que je ne porte aucun jugement de fond. Par exemple, à l’heure où le nombre de transaction faites par internet au détriment de celles faites au guichet (la fameuse « transformation numérique » mise à toutes les sauces), il est logique que le nombre d’agences baisse poussant ainsi à la suppression de GAB…

Mais continuons. Je sens que je vais finir par être exhaustif pour toutes les affirmations de l’article.

 

« Le plan « cash services » a été pensé pour répondre aux nouvelles attentes des usagers et aux progrès technologiques. » Je me demande bien quelles sont les nouvelles attentes des usagers quand ils ont besoin de fraiche et en quoi les progrès technologiques pourraient changer le fonctionnement visible des machines.

« Les futurs automates ne se contenteront pas de distribuer des espèces : ils pourront aussi accepter des dépôts de chèques et d’espèces (ce qui évitera aux clients de se déplacer en agence). » J’ai commencé à travailler dans le domaine en 1987 et « mes » machines faisaient déjà des dépôts de chèques et d’espèces. Certes, les technologies ont changé avec les scanners dont je parlais mais ce qui évitera aux clients de se déplacer en agence est surtout la disparition des agences…

« En plus, ils permettront de retirer de l’argent dans de nouveaux points de retrait gratuits, sans frais en dehors du réseau bancaire habituel. » Actuellement, il est d’usage de facturer aux clients les retraits qu’ils font dans d’autres banques (souvent avec trois gratuits, par exemple). Là, les clients des quatre banques feront des retraits gratuits dans les GAB de la filiale commune à ces quatre banques. C’est tout. Et n’oublions pas que les retraits étaient totalement gratuits il y a quelques années.

« Ce dispositif représente une vraie avancée pour ceux qui souhaitent plus de souplesse dans leurs opérations bancaires. » Il faut préciser l’avancée pour en minimiser le périmètre. Les clients d’une des quatre banques dont des agences vont fermer pourront retirer des sous si un distributeur de la filiale est présente dans le coin et ils pourront y déposer des espèces (ce qui est tout de même destiné aux commerçants). A part ça, la souplesse… et la VRAIE avancée… je cherche.

 


Allez ! Offrons-nous des paragraphes complémentaires mais en accéléré. Tout d’abord, ils évoquent le nombre de machines sans préciser la cible (le nombre à l’issue des transformation) et surtout sans la comparer à la situation actuelle. Aussi bien (et je n’en sais rien), il sera divisé par plus de deux.

« L’un des grands objectifs du programme « cash services » est de combattre la désertification bancaire, surtout dans les zones rurales. » Il ne s’agit pas combattre la désertification mais de l’accompagner. « Les nouveaux automates seront capables de gérer entre 2 500 et 3 000 retraits mensuels. » Certaines machines font déjà plus de 10 000, voire de 14 000 retraits par mois. « La disparition progressive des anciens DAB est donc accompagnée d’une solution moderne et accessible, adaptée aux réalités démographiques actuelles. » J’ai l’impression de me répéter mais les anciens GAB ne disparaissent pas (ceux qui permettent le dépôt, par contre, sont en croissance) et les réalités démographies n’ont pas grand-chose à voir dans cette histoire : ce sont les réalités économiques qui obligent les banques à fermer des agences, ce qui est permis par le progrès technologique (cela étant, je faisais déjà mes comptes en ligne, en 1984, avec un Minitel).

 

Heureusement, la phrase suivante est parfaitement exacte et vient presque démentir tout le reste : « Plusieurs éléments expliquent ce virage : la montée en puissance du numérique, la nécessité de moderniser les installations bancaires et la volonté de mutualiser les services pour diminuer les coûts tout en préservant un niveau de qualité stable. »

La suite n’est que redite sauf un point : « L’avenir des banques penche nettement vers le numérique, ce qui devrait favoriser la concurrence entre établissements. »

Je me répète à mon tour : je ne porte aucun jugement de valeur sauf sur la communication. Je suis moi-même acteur de ce pataquès et je n’utilise presque plus d’espèces.

Ce qui m’a fait bondir, c’est surtout la phrase de l’introduction qui évoque l’euro numérique.

 


Vulgarisons l’euro numérique !

 

C’est une notion un peu abstraite qui est encore un peu difficile à se mettre dans le crâne. Restons calme !

Actuellement, il y a deux types de monnaie (hors crypo, bien sûr) : les monnaies des banques centrales et celles des banques commerciales. Pour vous et moi, les premières sont les pièces et les billets et les secondes sont sur vos comptes bancaires, gérées par des moyens de paiement (cartes, virements.

L’euro numérique sera une monnaie de banque centrale, donc gérée par la Banque Centrale Européenne (et ses partenaires). Elle sera stockée dans des « wallets » ou « portefeuilles » ou « porte-monnaie » électroniques. Elle sera utilisable soit pour des paiements par internet soit pour des paiement de proximité.

Les paiements et autres opérations ne seront pas gérées par les banques et les opérations ne seront pas traçables, elles seront anonymes.

Nos banques interviendront uniquement quand nous voudrons charger nos wallets avec des euros ou, au contraire, quand nous voudrons les décharger. Respectivement comme des dépôts et des retraits.

 


Fonctionnellement, pour les usagers, les opérations seront comme celles avec des espèces mais, dans la pratique, on ne verra pas de différence par rapport à nos paiements par carte ou par internet. Sauf que les opérations ne passeront pas les comptes bancaires. Vous pourrez dépenser du pognon au bistro sans que le banquier ouvre de grands yeux quand vous demanderez un crédit !

Certains ne croient pas la transparence dont je parlais (traçabilité, anonymat). Ils ont tort. Cela étant, n’ayant pas d’argument précis à exposer, je vais laisser la BDC défendre son bifteck !

 

A quoi ça sert ?

 

Revenons à la création de l’euro, aux années qui ont suivi, à la mise en place du SEPA (le paiement entre pays européen). La BCE nous a fourni des pièces et des billets et les cartes bancaires (utilisables aussi par Internet) ont permis de payer d’un pays à l’autre. Ainsi, les premiers temps ont été consacré au développement d’autres moyens de paiement, jusqu’alors utilisables uniquement dans les pays (on pense évidemment aux chèques mais ce n’est qu’anecdotique). Les banques ont donc développer le système de prélèvement et de virement (on connaissait déjà mais le faire entre pays différents n’a pas été simple).

D’autres évolutions ont été faites, notamment, il y a quelques années le paiement instantané (que l’on confond parfois avec le virement instantané). Plus récemment, on a vu Wero qui remplace, en France, Paylib (tout en permettant d’autre fonctionnalités comme le paiement de proximité ou par internet mais reste encore confidentiel pour ces fonctions).

Mais les cartes bancaires n’ont pas changé ! Et pour payer d’un pays à l’autre, il faut passer par Visa et Mastercard, à savoir des sociétés privées américaines. Les banques ont toujours échoué à trouver entre elles de nouveaux systèmes et la BCE (et autres instances) n’ont pas pu les obliger à le faire dans la mesure où elles offraient déjà le service. Tout cela aurait pu se faire via « EPI (European Payment Initiative) » mais j’en entends parler depuis tellement de temps que je ne sais pas où ils en sont…

En outre, en France, on a le système « CB » qui permet à nos banques de s’affranchir de Visa et Mastercard mais l’équivalent n’est pas disponible dans tous les pays ce qui fait que Visa et Mastercard couvrent 70% des paiements par carte en Europe

 


Il reste notre euro électronique, on a un moyen électronique de faire des paiements « transfrontaliers » sans passer par Visa et Mastercard (ni les banques d’ailleurs, ce qui fait que je ne suis pas persuadé qu’elles encouragent le système, quoi qu’en dise la dépêche dont je parlais au début) voire au sein des pays sans acteur national comme nous.

L’euro numérique est donc un moyen de conserver notre « souveraineté financière » d’une part et notre indépendance par rapport aux banques commerciales, d’autre part, pour accompagner cette baisse annoncée des espèces…

Les banques commerciales en question (même si les françaises sont bien plus ouvertes que les autres) n’avaient qu’à jouer le jeu, bordel !

 

Et la phrase que je critiquais en début de billet (« La France va bientôt vivre un sacré bouleversement dans le secteur bancaire, en lien avec l’euro numérique. ») prend alors tout son sens.

Ca méritait bien quelques explications, non ?


Vous étiez perturbés par l'inéligibilité de Marine Le Pen. C'est peut-être aussi bien, non ? Il ne suffit pas de pester sur les ondes pour donner une orientation à la France...

2 commentaires:

  1. Merci pour ce billet. Effectivement ça nous change de « Marine et Méluche sont sur un bateau ». ;-)

    Je ne connaissais pas cette histoire d'Euro numérique. Si je comprend bien, je vais pouvoir dire à mes potes qui me bassinent avec leurs « Ils nous épient quand on payent avec nos CB ! », « On est espionné quand on fait nos courses », ce qui me fait à chaque fois marrer (surtout quand je vais au bistrot), que cet Euro numérique n'aura aucune traçabilité.

    C'est bien ça ?

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. C'est bien ça ! Mais tu auras toujours du mal à convaincre tes potes... Par contre, tu pourras leur expliquer que leur banque ne saura plus ce que tu fais (par contre, pour ce qui concerne les pouvoirs publics, ils auront toujours un doute. Et moi aussi...).

      Supprimer

La modération des commentaires est activée. Je publie ceux que je veux. On ne va pas reprocher à un journal de ne pas publier tous les courriers des lecteurs...